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Odyssée Argentique

La Suld a des yeux 👀⛰️

📍Sargans (Suisse)
📅 81 jours depuis le départ
🥾 1 659 kilomètres depuis Tours
📓 274 pages de notes consignées dans mon cahier
📸 243 photographies capturées
📖 Contes d'un voyageur - Seconde partie (1824) de Washington Irving en lecture du moment
🔗 Plus de détails sur l'Odyssée Argentique
📮 Les autres extraits du journal de bord
Je vous présente cette semaine un journal de bord quelque peu différent. Moins de photographies, plus de textes. Ce que vous lirez ci-dessous est intégralement tiré de mes carnets de notes et relate ma soirée très particulière du 15 juillet dernier, au fin fond de la vallée de Suld. Bonne lecture !
« Jeudi 15. La fin de journée approche. Le soleil qui se montrait timidement durant le déjeuner a définitivement disparu derrière une épaisse couche nuageuse qui encombre la vallée de Suld. La pluie fait rage, redouble d'intensité. Le ciel triste ne cesse de pleurer, inconsolable. Les torrents qui coulent emportent dans une course folle roches, bois, et probablement divers autres objets que la couleur terreuse des eaux ne me permet pas de deviner. Dans cette vallée étroite, tout résonne. Le bruit de l'eau n'a plus rien de blanc. Il est agité, remué, bruyant, insolent. Dans cette vallée étroite, on ne s'entend plus parler. Il ne me reste qu'une chose à faire : avancer.
 
J'arrive d'un pas las au bistrot qui borde la cascade de Suld. A l'image d'une journée pluvieuse ordinaire, pas une âme qui vive. Seul le son de quelques cloches qui témoignent d'un alpage non loin d'ici. Alors je progresse. J'ai repéré à la lecture de la carte un abri à cinq cent mètres du bistrot. Mon sac-à-dos dégueule de vivres, l'eau coule en abondance, me mettre au sec devient alors ma priorité.
 
Peu après le bistrot, je suis surpris de la présence d'un homme assis sur le porche de sa cabane d'alpage, journal d'actualités allemandes à la main, les gros titres faisant en-tête d'une photographie illustrant une ville noyée sous les inondations. "Cet homme pourra me renseigner sur l'existence de mon abri", pensé-je alors. La cinquantaine, grand et solide, les derniers cheveux courts et très blancs qui couvrent son crâne dégarni cachent tant bien que mal sa peau rougeâtre et parsemée de boutons purulents. Derrière ses lunettes rectangulaires mal nettoyées, brillent deux billes d'un bleu perçant. Croiser son regard en deviendrait presque déstabilisant. Alors quand je le salue, je préfère lui tendre la main, geste qu'il acquiesce en me rendant la sienne, forte et rêche, à laquelle il manque une phalange à l'annulaire. " - Vous parlez français ? - Ce serait le comble de ne pas parler français pour un Suisse" ! Je suis étonné de sa réponse, parce qu'il est le premier suisse allemand que j'entends parler français, et parce que son français, malgré un léger accent d'outre Rhin, sonne impeccablement. Je lui expose alors mon dessein : me rendre à cet abri pour y passer la nuit, et poursuivre demain matin en direction d'Interlaken - ville située à cinq heures de marche de Suld par l'alpage de Brunnialp. "Tu peux aller voir ton abri si tu veux, mais tous les chalets sont privés ici. S'il n'y a rien, tu reviens et tu peux dormir chez moi. J'habite la ferme à cinq cent mètres en bas, où il y a les cochons". Je note sa proposition, je salue ma rencontre et me rends à l'abri. Il n'est pas privé, il n'en a pas l'air en tout cas, mais il prend les eaux. Le toit fuit, et le sol dont la pente frôle les dix degrés est aussi humide qu'impraticable pour un bivouac. Alors je m'en retourne à ma rencontre.
 
De retour à sa cabane, je lui dresse un portrait peu élogieux de l'état de l'abri. "Je m'en doutais, me répond-il d'un sourire sournois. Monte dans la voiture, je t'emmène chez moi. Et en fait, comment tu t'appelles ? Je m'appelle Rodolphe". Après une succincte présentation, je précise à Rodolphe que je ne m'autorise aucun véhicule motorisé sur ce périple. Il me tape dans le bras et conclut : "T'es un bon toi ! On se retrouve à la ferme alors".
 
À l'arrivée à la ferme, qui a tout l'air d'un chalet de haute montagne, nous pénétrons dans l'une des trois seules pièces que je visiterais de la demeure de Rodolphe, une grande pièce sombre, à l'éclairage sommaire d'un tube néon. La trentaine de mètres carrés qui la compose concentre une immense marmite destinée à la préparation du fromage, une multitude d'éviers sur lesquels reposent seaux en inox et en plastique ainsi qu'une palanquée d'ustensiles aussi destinés à la préparation du fromage j'imagine. Il y a aussi un mobilier entier de cuisine, un lave-linge, une table et deux bancs. Le carrelage blanc comme les dents d'un acteur hollywoodien est légèrement pentu, permettant une facile évacuation des eaux vers le siphon adjacent à la marmite. "C'est la fromagerie ici. Ça sert aussi de pièce à vivre. Je vais te montrer ta chambre et la salle de bain après. D'abord on se boit un café", termine Rodolphe avec ce même sourire sournois.
 
Son café, c'est en fait un café fermier. Cinquante centilitres d'or noir mélangés à un soupçon de crème, à quatre centilitres de gnôle de pêche, et à deux sachet de sucre parce que "sans le sucre, on sent un peu trop la gnôle", me précise Rodolphe. A l'issue de cet onctueux breuvage et de vives conversations sur le voyage, mon hôte me présente les commodités. Une chambre à coucher à l'étage, tout de bois et meublée de deux lits deux places ainsi qu'une commode, et une salle de bain au rez de chaussée, équipée d'une douche chaude, d'un évier et d'un toilette. "On mange dans deux heures, quand j'aurais terminé de traire les vaches, ça te va " ? Je suis ravi. Je me délecte d'une longue douche chaude sous laquelle je me décrasse à l'aide d'un shampoing anti pellicules Mennen Sport, prends dix longues minutes à choisir lequel des lits deux places me conviendra le mieux, et part patienter sur le canapé rose saumon installé sur le balcon du chalet.
 
Une heure plus tard, je retourne dans la fromagerie où j'observe perplexe la nouvelle tenue de Rodolphe. De ses vêtements de fermier, il s'est changé pour revêtir un genre de t-shirt long, semblant de robe, taillé en dessous des fesses, et sous lequel il ne porte pas de pantalon. "Le kilt suisse", supposé-je, rieur. Dans son drôle accoutrement, le fermier s'est mis au fourneau. Salade composée, saucisses suisses (un semblant de saucisses Knacki) et boudins blancs accompagnés de frites fraîches et potage de choux de Bruxelles. Quand il me remarque, il attrape un verre à pied dans lequel il verse une large lampée d'un blanc sec. "Trinquons à ton arrivée", s'exclame-t-il en levant son verre.
 
Alors nous nous installons pour dîner et reprenons nos conversations. La pluie qui pourrit les foins, la COVID qui empêche son voisin bistrotier de travailler convenablement, le service militaire suisse. Le verre de blanc terminé, il sort un cubi de rouge du placard. "Avec la COVID, les vignobles suisses n'ont pas pu écouler leurs bouteilles. Alors ils vendent en cubi. Tu verras, c'est du bon vin". Je m'y connais autant en oenologie qu'un myope y voit loin, mais j'admets apprécier ce breuvage sorti d'une boîte en carton à la couleur rouge criarde. En revanche, je m'étonne d'observer Rodolphe remplir mon verre comme s'il craignait que je meurs de soif. À peine vidé et posé sur la table, il s'en empare et s'assure qu'il ne soit pas vide, comme s'il cherchait mon ébriété. Comportement que je trouve aussi étrange que forcé au premier abord, mais que j'imagine être fidèle à la bienveillance suisse au bout de quelques verres. 
 
Quelques décilitres plus loins, je commence à sentir le regard de mon hôte se poser sur moi. En vérité, je commence à me sentir épié. De ses yeux perçants, il guette mes faits et gestes, ne me quitte plus du regard. En toute autre vérité, je commence à me sentir mal à l'aise. Pour me rassurer, je songe toujours à cette bienveillance suisse. Insuffisant. Je pense en fait aux témoignages des filles qui relatent le regard insistant des garçons dans la rue, les bistrots, les transports en commun, les espaces publics. Je pense aux nombre de fois où l'on m'a conté qu'un garçon avait maladroitement pour certains, vicieusement pour d'autres, lorgné sur elles. Des situations malaisantes en somme. Des situations qui m'évoquent le regard presque pervers qu'adopte Rodolphe après un dîner bien arrosé. Quand les assiettes sont vides, je décide de quitter la table pour m'exiler sur le balcon, au fond du canapé rose saumon. 
 
Le soleil décline doucement et l'obscurité s'empare doucement de la vallée. Les nuages sont nombreux et le ciel n'a toujours pas cessé de pleurer. Quand mes yeux s'égarent sur la cime des arbres à l'entour, je comprends traverser une certaine ébriété. Le rouge made in Switzerland ne m'a pas laissé indifférent. Alors je bourre une pipe et me décide à fumer. Peut-être que le tabac me permettra-t-il de reprendre mes esprits. 
 
Au moment même de porter l'allumette auprès du foyer de la pipe, Rodolphe me rejoint sur le balcon. Il s'est changé, il porte un pantalon de jogging et un sweat à capuche. Sans me prévenir, il s'assoit à mes côtés. À mes côtés. C'est-à-dire contre moi. Alors que le canapé mesure deux mètres et qu'il aurait pu s'asseoir à l'opposé, contre l'autre accoudoir, il a préféré s'installer à deux ou trois centimètres de moi. À deux ou trois centimètres de moi. De nouveau, je suis mal à l'aise. Mais il est mon hôte, je suis son invité, je n'ose pas me prononcer. 
 
Nous échangeons une poignée de banalités, il me fait remarquer que l'un des pins face au châlet a la cime courbée, il se rappelle que lui aussi fumait la pipe quand il avait mon âge. Et il pose sa main sur ma cuisse. Sur ma cuisse. Et il termine par une proposition. "Tu voyages en solitaire, tu dois te sentir seul parfois. Peut-être tu as quelqu'un qui t'attend à la maison mais si tu veux ce soir on peut faire quelque chose ensemble. Nous sommes deux hommes, nous avons tous les deux des sentiments, on peut faire l'amour par exemple".
 
La pipe à la bouche, j'exhale une fumée blanche et opaque dans laquelle j'aimerais bien me perdre quelques instants. Je suis confus. Son sourire sournois, étrange, son regard malsain, déplacé, sa main sur ma cuisse, sa proposition. Il est mon hôte, je suis son invité, je peine à trouver les mots pour ne pas le vexer. Je lui réponds que l'on m'attend à la maison, je lui cite même un prénom pour rendre cette affirmation plus vraie. Je lui réponds que je suis hétérosexuel et que sa proposition ne m'intéresse pas. Ma pipe s'est éteinte, je ne prends pas la peine de la rallumer. Nous regardons tous les deux dans un silence immobile la cime courbée du pin face à nous. Et je termine en indiquant que la fatigue me rattrape et que je ferais mieux d'aller me coucher.
 
En montant le sombre escalier qui mène à ma chambre, je titube. L'éthanol qui coule dans les veines semble faire son effet. Les marches m'apparaissent aussi raides qu'un chemin escarpé de haute montagne. Dans la pénombre, je remarque suspendu au mur une hache, une scie, et un objet qui a tout l'air d'une guillotine. Je ne me souviens pas les avoir vus plus tôt dans l'après-midi lorsque je découvrai ma chambre. 
 
Ma tête fulmine d'idées folles. Cette culture du film d'horreur que j'appréciais tant quelques années en arrière me rend ce soir frileux, craintif. J'imagine le pire, Rodolphe serait-il un psychopathe enclin à capturer les randonneurs de passage pour un script à la Stephen King ? Il ne m'a pas proposé la visite entière du chalet, y cacherait-il une salle de torture pour un scénario à la Bret Easton Ellis ? Pour la première fois chez l'habitant, je préfère fermer la porte à clé. Et pour la première fois, je décide de m'endormir le couteau soigneusement rangé sous l'oreiller. »
Je vous rassure, j'ai pu quitter l'humble demeure de mon supposé tueur en série dans la matinée du 16, après un grand bol de café accompagné de müesli. 

Je suis à nouveau sur la route et me suis permis une légère modification d'itinéraire. Plutôt que de lutter inutilement contre une météo de montagne capricieuse, j'ai préféré partir en villégiature le long des lacs du centre de la Suisse. Un moyen de retrouver un peu de plat, de pouvoir se laver dans des eaux turquoises tous les soirs, et surtout d'apprécier un paysage d'une toute autre nature. Depuis, le ciel s'est dégagé et je suis retourné en altitude. Quelques bivouacs au sommet certes, mais non sans inquiétude puisqu'une nouvelle dépression orageuse survole la Suisse depuis hier.
 
Demain, je devrais fouler les terres du Lichtenstein et d'ici la fin de semaine, les terres autrichiennes.
 
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