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Au fond des cieux un point scintille.
Regardez, il grandit, il brille.
Victor Hugo
numéro 1 • première année
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site : letincelle-journal.fr
n° 1 • Lundi 1er février 2021

ÉDITORIAL

Que faire de nos peurs ?

Nos enquêtes suggèrent que nos concitoyens bas-alpins ne partagent pas tous les mêmes peurs, et n'ont pas la même façon de les affronter.

En confrontant les sentiments d'insécurité des habitants, que ce soit vis-à-vis de la délinquance ou des risques pour les libertés fondamentales, on voit se dessiner deux attitudes opposées. L'une consiste à se barricader derrière des murs (d'écrans) et à abandonner sa sécurité à des dispositifs de surveillance clé-en-main. L'autre à questionner les différentes sources d'insécurité et à proposer des solutions pour sortir de l'angoisse.

C'est à cette seconde démarche que nous voulons contribuer en permettant aux habitants de se réapproprier le débat sur la surveillance vidéo et en relayant les initiatives qui renforcent le lien social, comme les cafés-compost à Forcalquier. Se retrancher et s'isoler ou bien tisser du lien et agir ensemble, c'est l'alternative que pose notre premier numéro et dont peut-être nous devrions toutes et tous nous emparer pour chaque projet qui nous concerne.

La rédaction
Jérôme Anconina, Geoffroy Gonzalez, Raphaële Javary, Nathalie Kamileris et Mathieu Richard

SUR LE TERRAIN • Forcalquier

Caméras de surveillance : des objectifs flous

par Raphaële Javary
et Jérôme Anconina

 
Le projet d'installation de caméras dans la commune de Forcalquier, voté lors du conseil municipal du 3 novembre 2020, soulève de nombreuses questions sur les intentions de la majorité municipale.
Ilya Green

C'était une promesse de campagne du candidat David Géhant, c’est désormais officiel. À 22 voix contre 7, la majorité municipale a voté le budget d’une « première phase » d’installation de caméras à neuf « endroits stratégiques de la ville », pour un montant  de 120 000 euros. Mais de la promesse du candidat jusqu'au vote en conseil municipal en passant par les déclarations à la presse du maire, la nature du projet de vidéosurveillance ne cesse de varier.

Distinction sémantique

Il avait été question, lors de la campagne de 2020, d'une trentaine de caméras dont les images stockées ne seraient exploitables que sur requête du maire où des services de gendarmerie, en cas de délit. Des images, précisait M. Géhant, « conservables quinze jours » – un mois en réalité (art. L252-3 du Code de la sécurité intérieure).

Pourtant, la majorité une fois en place, c'est bien « un serveur spécifique et protégé, un mur d’images dont l’accès sera contrôlé, limité et protégé » qui a été adopté. Or le mur d’images implique une surveillance permanente et en direct nécessitant la mobilisation ou la création de plusieurs postes d'agents de visionnage et d'un local technique dédié. En d'autres termes, une surveillance plus intrusive et un budget d'une toute autre ampleur.

M. David Géhant connaît cette distinction. Il l’a clairement explicitée le 13 novembre 2020 lors d’une interview à DICI Radio, dans laquelle il réaffirme qu’il exclut l’option du mur d’images pour Forcalquier. Il l’a pourtant faite voter en conseil municipal dix jours plus tôt.

Les demandes de précisions de l'opposition, par la voix d’Odile Chenevez, sont restées sans réponses claires lors du conseil du 3 novembre. Le maire a par ailleurs refusé de répondre à nos questions portant sur la nature du système choisi, le montant des prochaines phases, et les résultats de la « longue étude menée en partenariat avec des experts spécialisés » citée dans le compte-rendu du conseil.

Opacité 

Il en va de Forcalquier comme de partout en France : les questions légitimes autour de la surveillance vidéo, son coût réel rapporté à son efficacité restent sans réponse.

Ainsi, « le ministère de l'Intérieur n'arrive pas à évaluer le nombre de caméras, alors que chaque caméra doit être déclarée en préfecture. Impossible non plus d'évaluer les coûts de ces dispositifs alors que le ministère les subventionne jusqu'à 80 % pour les mairies. » constatait Olivier Lamour, réalisateur du documentaire Fliquez-vous les uns les autres, récemment diffusé sur Arte.

D’autre part, peu d’études sont menées sur l'efficacité de ces installations. Et les conclusions des deux seuls rapports de Cours des comptes régionales sont sans appel : à Saint-Étienne, en 2010, le taux de faits « repérés ou élucidés » grâce aux caméras culmine à 2 % par an. À Lyon, à la même époque, pour un coût de 2,7 à 3 millions d'euros par an, c’est 0,7 à 1,6 % des enquêtes pour faits délictueux sur la voie publique qui sont résolus grâce aux images vidéo. À Nice – ville la plus équipée de France, avec une caméra pour 600 habitants – le taux de participation à l’élucidation serait de 1,2 %, pour un coût en constante augmentation, qui dépassait les 17 millions d’euros annuels en 2018.

À Forcalquier, le coût de l’installation avait été évalué à 120 000 € pour une trentaine de caméras lors de la campagne. En novembre, le conseil municipal a voté pour le même montant l’installation d’une dizaine de caméras seulement. Sur ce point non plus, la municipalité n’a pas jugé opportun de répondre à nos questions. La municipalité de Gréoux-les-Bains, équipée depuis 2013, a également refusé de nous fournir un bilan de son expérience en matière de surveillance vidéo.

Et du côté des forces de l’ordre, pourtant directement concernées par ce type de dispositif, le même silence règne. Nous n’obtiendrons aucun chiffre permettant d'évaluer l'efficacité de la surveillance vidéo dans la lutte contre les différentes formes de délinquance.

Seule certitude à ce jour, Forcalquier a connu en 2019 une baisse des cambriolages, des vols, et des atteintes aux biens. En d’autres termes, comme le souligne le  commandant de la gendarmerie Philippe Baron : « Forcalquier n’est pas devenue une ville dangereuse » (La Provence, 24 novembre 2020).

Et pour les porte-paroles des deux principales associations de commerçants de Forcalquier, M. Lieutaud et M. Daho, même analyse. La vidéo est non seulement une réponse disproportionnée à la réalité de Forcalquier mais également contraire à l’ambiance de convivialité qui règne dans la cité comtale.

Argument électoral et manne financière

Dès lors, si ces dispositifs ont si peu d’effets concrets sur la sécurité, pourquoi certains élus investissent-ils massivement dans les caméras ? 

Selon Laurent Mucchielli, sociologue de la délinquance et des politiques de sécurité au CNRS (vidéo ici), la promesse de caméras de surveillance, pour un candidat à la mairie, est un moyen de se faire élire en jouant sur le sentiment d’insécurité. Et lorsqu’il est aux affaires, de se présenter en protecteur de la population, la sécurité de ses administrés étant l'une de ses prérogatives.

En deuxième lieu, toujours selon Laurent Mucchielli, il s’agit d'alimenter un commerce très lucratif. Les complexes militaro-industriels (Chine, États-Unis, Israël)  inondent un marché de la sécurité estimé à environ 37 milliards de dollars. 68 milliards d’ici deux ans. C'est donc un retour sur investissement particulièrement rentable pour les ministères de la Défense et leurs industries d'armement, et un marché en pleine expansion pour les nombreuses entreprises d'installation de matériel à travers le monde.  Ainsi, avant de se demander à quoi sert la surveillance vidéo, mieux vaudrait se demander à qui elle sert.

Une des deux caméras de Pierrerue (500 habitants), devant l'école primaire.

Risques de dérives

La réalité des technologies de la surveillance aujourd’hui se passe derrière la caméra. Elle se situe dans les logiciels de traitement des données récoltées. On peut désormais techniquement ajouter aux caméras, sans changer le matériel, des logiciels d'analyse algorithmique qui traitent les informations automatiquement. 

Bastien Le Querrec, doctorant en droit public et membre de La Quadrature du Net, association de défense et de promotion des droits et libertés sur Internet, rapporte qu’à Moirans, dans l’Isère (7 000 habitants), le logiciel de reconnaissance faciale et de traitement automatique Briefcam a été installé par l’entreprise prestataire sans que le conseil municipal – hormis l’adjoint à la sécurité – ne le sache. C'est seulement parce que le prestataire s’en est vanté publiquement que la municipalité et les habitants en ont été informés.

L’intrusion des logiciels permet un contrôle non plus des flux de population dans un espace, mais de chaque individu, qui peut être identifié par sa silhouette, repéré par ses mouvements, sa voix, ou la température de son corps lorsqu’il passe dans le champ d’une caméra. Une technologie qui potentiellement remet en cause la protection de la vie privée, la liberté de circulation et bon nombre de libertés fondamentales.

De faibles mobilisations jusqu’ici

Avec ses 1 650 000 caméras, la France est selon Precise Security le septième pays en termes d'installation d’équipement. Seules quelques associations s’emparent de ce sujet. À Marseille, le recours en référé intenté par La Quadrature du Net et la Ligue des Droits de l'Homme épingle la mairie pour n'avoir pas procédé à une analyse d’impact ni même à une consultation de la CNIL avant la mise en place d'un dispositif dit de « vidéoprotection intelligente ».

En l’occurrence, la CNIL a sanctionné le ministère de l’Intérieur le 12 janvier 2021 pour avoir utilisé de manière illicite des drones équipés de caméras pendant le premier confinement (lire le communiqué ici).

Vézelay dans l'Yonne demeure un cas unique en termes de mobilisation citoyenne. En 2018, malgré la pression du préfet et la volonté de la mairie d’installer une quinzaine de caméras pour 500 habitants, un collectif d’habitants a décidé de s’emparer de la question. Débats publics, partage d’information, pétitions, la mobilisation a fini par payer. Les caméras prévues pour le centre-ville ont toutes été abandonnées, et seules deux caméras ont finalement été installées aux entrées du village.

Une fausse bonne idée ?

La surveillance vidéo est une course sans fin dans laquelle les drones et l’intelligence artificielle sont déjà opérationnels. Ils n'attendent en France qu'un cadre administratif.

Une réponse technologique sécuritaire, robotisée et anxiogène ne risque-t-elle pas d'accentuer le sentiment d'insécurité, et donc de renforcer le mal qu'elle voulait combattre ?

Comme le suggère Laurent Mucchielli, l’argent public peut être investi dans des méthodes dont l’efficacité sur la sécurité et la tranquillité des citoyens est déjà prouvée : l’embauche de personnes (policiers), les actions de prévention (médiateurs), un tissu social fort, des structures de solidarité, et un travail sur le sentiment d’insécurité, bien souvent lié à l’isolement des personnes.

DANS L’ACTION • Forcalquier

Les cafés-compost, l’or vert en partage

par Mathieu Richard

Une fois par mois, des habitantes et habitants de Forcalquier se réunissent pour entretenir les sites de compostages collectifs. Une occasion conviviale d’en apprendre plus sur l’entretien d’un compost, outil incontournable pour réduire la production de déchets, l’un des enjeux majeurs de la transition écologique.

Rue de la Charité, le 15 septembre 2020.
Le rendez-vous a lieu par une belle fin d’après-midi de septembre, rue de la Charité. La lumière est dorée, les bacs à compost sont blottis en contrebas des jardins partagés de l’Ubac. Une dizaine d’habitants de la vieille ville sont présents. Émilie, grand sourire aux lèvres, est debout dans l’un des bacs pour tasser le compost. Damien et Marion, pelles à la main, se tiennent à ses côtés.

Le site est composé de huit bacs. Un premier est réservé au dépôt de déchets organiques (biodéchets), un second au broyat de bois. Deux autres bacs pleins à ras bord sont dédiés à la maturation du compost qui peut durer plusieurs mois. Les bacs restants sont vides et servent de réserve pour les futurs dépôts. Pendant une heure, les participants mélangent, transvasent, tassent, réorganisent et réparent. Attention au dress code, une tenue de jardinage est vivement conseillée. 

La transition en actes 

Béatrice, l’une des habitantes à l’initiative de l’événement, raconte : « Cette dynamique est née en 2017 à la suite d’une animation participative organisée par le Centre permanent d'initiatives pour l'environnement (CPIE) sur le fonctionnement d’un compost. Elle permettait aux habitants de prendre en main la gestion des stations de compostage collectives récemment installées par la mairie. Ça a été le point de départ des cafés-compost. Nous ne sommes pas une association, juste des citoyennes qui se sont réunies spontanément et continuent de le faire régulièrement en invitant d’autres habitants à s’impliquer. »

Cette démarche s’inscrit pleinement dans le sillage de la Loi de transition énergétique pour la croissance verte (2015). Ce texte prévoit une généralisation du tri des biodéchets à la source d'ici 2024. Le compostage de proximité est une des solutions efficaces et simples à intégrer dans nos pratiques quotidiennes.

Au fil des conversations, les connaissances s’enrichissent. Émilie, bénévole depuis quelques mois, délivre ses conseils de passionnée : « Évitez de mettre de trop gros morceaux, découpez votre part de pastèque, écrasez vos coquilles d’œufs, faites des confettis de vos sachets biodégradables en kraft. » Des gestes simples qui faciliteront le travail des cloportes, collemboles et autres vers de terre qui habitent le compost. « N’hésitez pas à y mettre aussi vos déchets verts du jardin », ajoute Cécile. « Et si vous êtes très motivés, un coup de fourche pour mélanger le contenu des bacs est toujours le bienvenu ! », renchérit Hélène. 

Le non-sens de l’incinération des biodéchets

Aujourd’hui, l'incinération et l’enfouissement des poubelles ménagères sont la norme. Un français produit en moyenne 500 kg de déchets ménagers ou assimilés chaque année. Or, les biodéchets représentent 32,8 % du poids de la poubelle moyenne d’un ménage. Un véritable gâchis car les composter permet d’en extraire de l’humus qui viendra enrichir en micro-organismes et en minéraux la terre des potagers ou des espaces verts. Le compost est un amendement naturel qui permet de se passer d’engrais chimiques. 

« Si les biodéchets sont facilement identifiables par le consommateur, ils pâtissent d’une mauvaise réputation. Les aprioris négatifs tels que l’odeur, l’aspect, les nuisibles sont un frein pour que les individus s’emparent de cette nouvelle filière de tri. Le 1er janvier 2024, nous ne serons pas tous des pros du compost mais la donne change peu à peu, c’est encourageant », remarque Cécile.

Sensibiliser et impliquer les habitants pour qu’ils s’occupent de leurs propres biodéchets est une des conditions de réussite du compostage de proximité. « La création d’un réseau d’animateurs, qui organisent des événements conviviaux et sont présents sur les réseaux sociaux, maintient la motivation dans le temps », explique Cécile.

Les cafés-compost proposent à leur échelle une solution collective et accessible, que l’on ait un jardin ou non. Autour d’un verre, les bénévoles parlent d’avenir. Ils espèrent associer activement la nouvelle municipalité forcalquiérenne à ce projet, installer un nouveau site dans la ville et proposer bientôt un programme d’animations pour encourager les habitants à faire entrer le compostage dans leurs habitudes de tri.

La nuit tombe, chacun récupère ses gants et son verre en se donnant rendez-vous le mois prochain. Dans l’ombre des bacs, c’est au tour d’une faune grouillante, les « décomposeurs », de prendre le relais et d'œuvrer à la transformation de nos déchets en fertile terreau.

Prochain rendez-vous le 7 février. Renseignements sur la page Facebook « Composter à Forcalquier » ou à la Maison de la Famille Place Saint-Michel.

LE DESSIN
Syndrome sécuritaire, David Audibert, 2021 • xylotrope.fr
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© Ilya Green pour le dessin n° 1 et © David Audibert pour le dessin Syndrome sécuritaire.

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