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Je suis la lampe qui illumine une ruine.
FOROUGH FARROKHZAD
numéro 3 • première année
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site : letincelle-journal.fr
n° 3 • Jeudi 15 avril 2021

ÉDITORIAL

Démocratie locale, piqûre de rappel

Après un an d’information et de législation en continu autour de l’épidémie de Covid-19, il faut se faire violence pour sortir de l’apathie politique et décoller le nez de nos écrans. Cet enjeu, aussi urgent que décisif pour la vie démocratique, certains citoyens s’en sont déjà emparés au niveau local. Tandis que les conseils municipaux fraîchement installés ont dérivé plus ou moins volontairement vers le huis clos par excès de zèle sanitaire, des associations, des collectifs et des journaux se sont créés pour retisser du lien et faire connaître la teneur des délibérations qui président aux affaires des communes.

Bonne nouvelle, les élections régionales et départementales sont maintenues pour le mois de juin malgré le rebond épidémique. Les compétences du département étant souvent mal connues, L’Étincelle inaugure une série d’articles sur cette collectivité territoriale qui régit de nombreux aspects de nos vies quotidiennes. Le Conseil départemental serait, dit-on, voué à disparaître au profit de la Région et des intercommunalités. En attendant, il est toujours là pour orienter et prendre en charge, entre autres, l'action sociale, les collèges, la voirie, la culture, l'équipement des zones rurales et la sécurité incendie.

Alors que l’étude récente de The Economist classe la France dans la catégorie des « démocraties imparfaites » en 2020, de quels moyens les citoyens et les élus disposent-ils pour réinvestir des outils démocratiques confisqués et confinés ? 

La rédaction

Jérôme Anconina, Geoffroy Gonzalez, Raphaële Javary, Rémy Nouailletas, Mathieu Richard, et Clément Villaume

SUR LE TERRAIN

La démocratie locale à lépreuve du Covid-19

par Rémy Nouailletas
 
Conseils municipaux à huis clos, interdiction à une association citoyenne de se réunir dans un lieu public, la crise sanitaire a des impacts sur la vie politique des petites communes. Mais grâce à la vigilance accrue de certains élus et habitants, le jeu démocratique résiste en intégrant les nouvelles règles.
La fontaine de la mairie de Saint-Maime (licence libre CC BY-SA 4.0).

Conseils municipaux sous cloche

Les équipes nouvellement élues ou réélues en juin 2020 ont dû mettre en œuvre leur programme tout en étant contraintes d’appliquer au jour le jour les directives nationales visant à endiguer l’épidémie. Pour les conseils municipaux, la loi stipule de se réunir à la fréquence minimale d’une séance par trimestre, sur convocation du maire. Ces conseils sont par défaut publics, leur ordre du jour est obligatoirement affiché à l’avance, et ils se tiennent généralement dans une salle communale dédiée, la fameuse « salle du conseil ».

En temps normal, l’assistance est souvent réduite à quelques personnes déjà impliquées dans la vie de leur commune, voire critiques envers l’équipe en place. Avec les restrictions en vigueur, l’accès aux conseils est sérieusement compromis. Organisés en semaine après la journée de travail des élus, il devient impossible pour les habitants de s’y rendre pendant les périodes de couvre-feu. Et l’idée de les déplacer le samedi ne semble pas répandue.

Les jauges imposées aux rassemblements dans les lieux publics – moins de six personnes en un même lieu, ou une personne pour 4 m² ou 8 m², suivant les périodes – avaient déjà conduit nombre d’édiles à organiser leurs conseils soit dans la salle des fêtes soit, allant au-delà des recommandations préfectorales, à huis clos, comme à Dauphin ou La Brillanne.

À Pierrerue, le conseil se tient toujours dans la petite salle habituelle, interdisant de facto la présence du public, et ce malgré la disponibilité d’une salle mitoyenne plus grande. Si la jauge, la bonne ventilation d’une grande salle et le port du masque garantissent la sécurité de tous, pourquoi interdire la présence des citoyens ?

Dans le cas de Dauphin, par exemple, le conseil se tient dans la salle des fêtes qui peut accueillir en temps normal jusqu’à 100 personnes et pourrait donc recevoir en toute sécurité un peu plus de monde que les seuls 15 élus.

À Pierrerue, on a choisi de diffuser en direct, via internet, le son des conseils municipaux. Les conseils sont régulièrement suivis à distance par une vingtaine de Pierreruriens particulièrement motivés. La plupart soulignent cependant la nécessité d’améliorer la qualité sonore pour rendre parfaitement intelligibles les échanges entre les élus. Brigitte Forestier, habitante de Pierrerue, enregistre et retranscrit pour partie les débats : « La diffusion du conseil est importante, elle permet de se rendre compte de l’écart entre les propos réellement tenus et le compte-rendu final, qui manque parfois d’objectivité. »

L’entrée de la mairie de Pierrerue (licence libre CC BY-SA 4.0).

Proximité citoyenne contre distanciation sociale

La démocratie participative était l’un des grands thèmes de la campagne électorale. Chaque liste tenait un discours plus ou moins développé, plus ou moins sincère, en faveur du dialogue, de la concertation, de la transparence, voire de la participation des habitants. La distanciation sociale, l'interdiction de se réunir à plus de six et le repli général vers la sphère individuelle ou familiale qui s’en sont suivis, donnèrent un coup d’arrêt à cette volonté proclamée d’intégrer davantage les habitants dans l’action politique. Et pourtant, il est encore possible d’aménager des espaces où peuvent se rencontrer les élus et les citoyens. Ainsi, à Saint-Maime, lors du marché du vendredi après-midi, plusieurs élus sont indéfectiblement présents pour échanger avec les Saint-Maimois.

La mise en place d’actions citoyennes aide elle aussi à maintenir le lien entre la commune et ses habitants. Ainsi, en raison d’un fort endettement hérité du mandat précédent, la municipalité de Saint-Maime a décidé de faire appel à ses administrés pour embellir le village. Après une journée de nettoyage collectif à la fin du premier confinement, les habitants ont prévu de se retrouver ce printemps pour planter et jardiner ensemble dans les espaces communaux. « Nous avons transformé une contrainte budgétaire en moments de partage et de rencontre. Ce type d’événements permet de semer entre voisins bien plus que des graines : les habitants se réapproprient l’espace public et en font un véritable bien commun. », explique Nathalie Murgier, une élue Saint-Maimoise.

Dans d’autres communes, à l’initiative de quelques élus et citoyens, la communication se maintient tant bien que mal. C’est le cas à Dauphin où, pour contrebalancer la fermeture au public du conseil municipal, une lettre d’information est envoyée par l’opposition. Le détail et l’explication des décisions municipales arrivent ainsi directement dans la boîte mail des Dauphinois qui le souhaitent. L’opposition de Pierrerue, quant à elle, devant le refus du maire de lui accorder un espace dans le bulletin municipal, a créé un journal d’information, Le Petit Caillou. « Sa distribution dans les boîtes aux lettres est l’occasion d’échanger avec les habitants et de leur faire part des entorses à la démocratie au sein du conseil, comme les visites officielles non communiquées, les difficultés d’accès aux documents pour préparer les conseils ou encore les comptes-rendus incomplets », constate Christophe Inglebert, élu au conseil de Pierrerue.

Certaines municipalités vont jusqu’à entraver les initiatives citoyennes en faveur de plus de transparence. À La Brillanne, l’ABC (Association La Brillanne Citoyenne) s’est créée avec pour objectif de faire se rencontrer les citoyens. Joëlle Dupré, élue au conseil et secrétaire de l’ABC, donne le programme : « Nous voulons interroger les habitants sur leurs envies et leurs attentes, en organisant des événements thématiques, des expositions, des conférences, ou encore des pique-niques. Le premier portera sur la place de l’eau et du Lauzon dans la commune. »

Dans cette dynamique, le samedi 3 avril, l’association organisait une permanence en extérieur. Malgré l’autorisation de la préfecture et le respect des consignes sanitaires, le maire décide d’interdire la réunion et demande à la gendarmerie de disperser les participants, sans fournir aucune explication à ses administrés. Joëlle Dupré ne décolère pas : « Les gendarmes nous ont demandé d’enlever notre barnum et les tables, mais ils nous ont permis de rester sur la place par groupes de 6 maximum. » Face à de telles manœuvres dintimidations de la mairie, « l’ABC n’a pas l’intention de baisser les bras », prévient Joëlle Dupré, déterminée à organiser une nouvelle réunion très prochainement.

Ainsi, après plus d’un an d’épidémie, l’état d’urgence devient la norme. D’abord sanitaire puis économique, la crise menace désormais le caractère démocratique de nos institutions. Mais malgré cela, des citoyens et des élus œuvrent dans les interstices laissés par le protocole sanitaire pour maintenir la possibilité du débat politique.

AU CONSEIL • Série département

Dans les cuisines des collèges

par Clément Villaume

Le programme RéGAL (Réseau de gouvernance alimentaire local) a été mis en place par le Conseil départemental en 2010 dans les cantines. L’idée ? Alimenter les restaurants scolaires en produits locaux et de saison. Tout en garantissant un revenu aux agriculteurs du coin.

Des pâtes de Montfuron, du petit épeautre de Vachères, des salades et des fraises de Manosque… Entre vingt et trente-cinq producteurs fournissent les cuisines de neuf des vingt-et-un collèges du département en fruits, légumes ou viande, dont ceux de Forcalquier, Oraison, Volx et Manosque. Depuis 2010, environ 3 400 repas sont cuisinés quotidiennement au sein de l’Unité de préparation culinaire (UPC) de Château-Arnoux-Saint-Auban. Dès 6 h 30, les repas sont préparés et congelés à - 10 °C, avant d’être livrés le lendemain matin dans les collèges.

« On a dû identifier des producteurs locaux en capacité de travailler avec la restauration scolaire, car ce sont quand même de gros volumes, explique Albert Alameldine, responsable du projet RéGAL au Conseil départemental. Si c’est pour livrer quarante pieds de salade dans un collège, ça ne vaut même pas le coup de mettre la clé dans le camion. »

Quatre collèges du département ont encore la main sur la gestion directe de leur restauration. Pour les autres, on a fait une croix sur la préparation des repas. La mission des cuisiniers se résume désormais à de la cuisson rapide ou au simple réchauffage de plats.

Du local mais pas tous les jours

Certains membres du personnel des collèges du programme RéGAL saluent pourtant l’initiative. « Ça donne un coup de pouce aux agriculteurs et ils ne travaillent pas pour rien », commente l’un d’eux. Dès qu’ils sont cueillis, certains produits comme les fruits et légumes ne tiennent pas longtemps. Rien de tel, pour éviter le gaspillage alimentaire, que les demandes fixes du programme RéGAL. 

Mais à cause de ces difficultés de production, le local ne s’invite pas à tous les repas. Les produits sont plus onéreux : alors que le prix du pot de yaourt industriel est de 9 centimes d’euros, celui du yaourt local grimpe à 24 centimes. « On réduit légèrement les quantités, mais il y a une meilleure qualité. L’idée, c’est moins mais mieux. », poursuit l’employé.

Du local mais peu de bio

Le prix de revient d’un repas complet est d’environ 2 euros pour le département. Grâce au programme RéGAL, entre 15 et 20 % de produits locaux atterrissent dans les assiettes des collégiens bas-alpins. L’UPC de Château-Arnoux prépare chaque année 400 000 repas, dont 32 000 repas bio. Soit seulement 8 % de bio à la cantine. « Avec l’objectif de passer prochainement tous les fruits et légumes en agriculture biologique. »

Si le département cherche à faire croître la part de nourriture issue de l’agriculture biologique dans les repas des collégiens, il se trouve cependant confronté à deux obstacles. D’une part, seuls cinq producteurs bio sont capables de fournir une quantité suffisante pour répondre à  la demande du programme RéGAL. Trop peu pour assurer un volume plus important de produits. Et d’autre part, le prix des productions locales en bio impliquerait une hausse significative du prix des repas. 

LA GRAVURE
Renaud Eymony (Viens), xylogravure, technique bois perdu, 2017. Site.
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