LES RESTANTS







1.




>> Dans le cadre du programme national Air Libre, nous nous permettons de prendre contact avec vous afin de nous assurer de votre bonne réintégration à la communauté nationale. Pour votre sécurité et dans un but d'amélioration constante de nos services, nous vous informons que tout ou partie de cet échange est susceptible d'être enregistré. [sans transition] Bonjour. Comment allez-vous ?




<< Comme la dernière fois.




>> Je vois que nous vous avons contactée à deux reprises. Est-ce que ça vous ennuie ? Je peux écrire une note pour qu'on ne vous appelle plus. C'est ce que vous souhaitez ? Qu'on ne vous appelle plus ?




<< Posez vos questions.




>> [un temps] Avez-vous une sensation de fourmillement au bout des doigts et des orteils ?




<< Au bout des orteils, constamment. Vous m'avez conseillé de pratiquer la méditation zen, vous vous rappelez ? Résultat, je suis assise en tailleur 4 heures par jours.




>> Où vous situez-vous, en termes d'introspection, sur l'échelle de Kobe ?




<< Sept. Je crois. Ca fait huit jours que je n'ai pas fait le test.




>> Avez-vous des problèmes à trouver le sommeil ? Faites-vous des cauchemars ? Des rêves récurents ? Si oui, quels éléments reviennent le plus souvent ?




<< Je dors très bien. Je rêve de tissus. Beaucoup. Cette nuit, mes parents adoptaient une fille. Elle arrivait par avion. Ils m'ont demandé d'aller la chercher. Le personnel ne voulait pas me la donner. J'étais en colère contre mes parents. La fille ressemblait à une sorte de chat. Il y avait beaucoup de tissus. Beaucoup de tissus. Et vous ?




>> [pour soi-même, en notant :] Tissus. Je ne rêve pas. [Sur le ton de l'interview :] Je vois que vous êtes née à Brest. Pensez-vous souvent à la mer ?




<< J'ai regardé hier un épisode documentaire sur les océans, il y avait des oiseaux, je crois que c'était des puffins, ils plongeaient pour attraper les poissons, ils nageaient sous l'eau, je veux dire, ils volaient sous l'eau. La voix off disait jusqu'à vingt mètres de profondeur. Ca me semble énorme. Il y a beaucoup de documentaires en ligne, des heures, des heures de baleines et de puffins, de continents de plastique, j'ai du mal, parfois, à aller me coucher.




>> Vous pleurez ?




<< Plus depuis un moment. C'est un des effets de la méditation, j'ai lu. Ça te coupe de tes émotions. Les parents qui méditent n'aiment plus leurs enfants. Heureusement que je n'ai pas d'enfant. Ce n'est plus le même jeu de questions. Vous avez changé. Il y a une raison ?




>> Je vois qu'il y a une inconsistance dans votre dossier. Pouvez-vous me dire laquelle de ces propositions est la bonne ? A: Vous avez deux enfants. B : Vous n'avez pas d'enfant.




<< Je suis fatiguée. Vraiment. Vous savez aussi bien que moi que ces questionnaires n'ont aucun sens. Vous avez déjà toutes les réponses que vous voulez. C'est quoi le projet ? Faire du recoupement ? Je ne suis pas un robot.




>> Nous comprenons votre exaspération. Au vu de la situation actuelle, l'impatience est une réaction saine et normale. Souhaitez-vous que je répète la question ou voulez-vous passer à la question suivante ?




2.




<< [rire nerveux] J'aimerais bien les deux. J'aimerais beaucoup vous entendre répéter la question. Répéter, répéter… Mais j'aimerais bien aussi vous entendre poser la suivante. Fondamentalement, c'est la même chose. Oh, attendez. Puisque vous voulez que je me figure être aux commandes, je vais vous suggérer la question suivante. C'est ma préférée. "Le monde a-t-il un sens, pour vous ? Et si oui, depuis quand ?". Non, ce n'est pas exactement la bonne formulation. Vous voyez ce que je veux dire ? Votre question existentialiste tordue ?




>> Agissez-vous dans l'angoisse ou par habitude ?




<< Voilà.




>> Agissez-vous dans l'angoisse ou par habitude ?




<< [silence]




>> Qu'est-ce qui vous dérange dans cette question ?




<< [véhémente] Je n'ai pas peur de sortir. Je vous l'ai dit plusieurs fois. J'ai déroulé vos foutus questionnaires jusqu'au bout à au moins deux reprises. Je. N'ai. Pas. Peur. Est-ce que vous pouvez entrer ça une fois pour toute dans vos bases de données et survivre avec cette information ?Je reste chez moi parce que j'en ai envie. Je n'ai pas de désir de dehors. Ce que vous êtes ne m'attire pas. Ce monde vers lequel vous souhaitez me faire venir ne m'intéresse pas.




>> [sincère] Je sais. Je sais bien. Si je me permets de continuer à appeler, c'est parce que je crois que vous vous faites une fausse idée de ce qui s'est passé. Tout a changé ici.




<< [visiblement apaisée] Racontez-moi.




>> [longue pause, quelques bruits parasites qui font deviner l'espace extérieur] Les couleurs sont plus vives. On a repeint les bâtiments. Je ne sais pas où ils ont trouvé toute cette peinture. [pause] Il n'y a plus d'emballage dans les supermarchés. Le fauchage raisonné s'est généralisé. On a arrêté de nous offrir des fleurs le 8 mars. [pause] On peut prendre des cours par correspondance et les heures d'étude sont valorisées. J'ai pris géologie. Je sais reconnaître 142 variétés de roche. Et ça compte. Ça me fait des points pour…




<< [l'interrompt, jubile] Ha ha. Vous avez failli m'avoir. Des cailloux et des points. Des validations, des bilans, des expertises, des mises en concurrence libre et non faussée. [silence au bout de la ligne] Vous foutez pas de moi, on sait très bien que vos changements ne sont que cosmétiques. Vous avez repeint les bâtiments, bravo ! Vous repasserez au gris moche à la prochaine réforme, et puis au pastel, et vous nous resservirez du fuchsia et du citron quand il s'agira de raconter l'histoire encore une fois.




>> Vous avez faim ? Vous avez froid ? Quand la pluie tombe, êtes-vous mouillée ou êtes-vous au sec ? Faites attention à ne pas mordre trop fort cette main qui vous nourrit.




3.




<< Vous faites pas de bile. On a voulu que je trouve mes propres sandwichs. Que je couse mes propres K-way. On a voulu que je n'en ait rien à cirer de la pluie ni du beau temps. On nous a faites à cette image : résilientes, impossible à assoiffer, à essouffler. J'imagine qu'il y en a un paquet, des comme moi. De la chair à brusque montée en charge. Et inversement. Des qui arrivent à ne pas s'emmerder pendant les "intercontrats", qu'on n'a pas à rétribuer pour tenir la note entre deux mouvements de la sonate. On nous a fabriquées pour ça, pour réparer nos imprimantes, nettoyer nos surfaces, nous engueuler en direct avec les banques et les sociétés de chemins de fer. […] On en est à combien ? Cinq ? Six ?




>> Combien de quoi ?




<< De transitions vers l'air libre. C'est encore comme ça qu'on dit ? Et nous, comment on nous appelle ?




>> Vous êtes les forces vives de la nation. Vous êtes les soldats de première ligne, les héros de la grande transition, et pour tout ce que vous avez fait, tout ce que vous avez offert en sacrifice, nous vous resterons pour toujours reconnaissant. Je vois que vous avez validé six anuités de fonctionnariat, trois de contrats à durées déterminées, que vous êtes à la tête de votre propre entreprise depuis bientôt huit ans. Votre parcours est exemplaire. Vous ne pouvez manquer à la tâche qui nous anime tous désormais, celle de relever un pays mis à genoux par la crise. La réponse à votre question est oui. Cela s'appelle toujours la transition vers l'air libre. Il y a eu plusieurs phases, nous avons tous dû faire preuve de patience et de pugnacité, mais c'est un seul combat, et cette guerre, nous sommes en train de la gagner.




<< Vous ne m'écoutez pas.




>> Nous parlons depuis neuf minutes. Je ne mérite pas ce blâme. Je n'ai rien à me reprocher.




<< C'est donc moi qui devrais m'excuser, c'est ça ? C'est quoi, le blâme, comme vous dites ? Trop parler ? C'est vous qui m'appelez.




>> Vous pouvez raccrocher à tout moment. Vous n'êtes pas prisonnière de cette conversation.




<< [silence]




>> [voix détachée, bureaucratique] Dans les six jours qui viennent de s'écouler, avec vous eu des échanges, en tête à tête, au téléphone ou sur Internet, dont vous pourriez qualifier a posteriori le contenu de politique ? Vous êtes vous sentie mal à l'aise ? L'idée que cette conversation ait pu être écoutée par un tiers vous est-elle venue à l'esprit ? Avez-vous pris certaines précautions que vous ne prenez pas d'ordinaire dans l'expression de vos opinions ?




<< Je vais raccrocher. Ne me rappelez pas.




>> [voix humaine, presque passionnée] C'est moi, n'est-ce pas ? Je suis votre conversation gênante. Votre seule conversation.




<< Adieu.




>> ATTEN- [La personne raccroche.]




4.




[plateau de call center]




Collègue du call center >> Eh ben alors, c'est quoi cette tête ?




<< [éberluée et triste] Adieu. Elle m'a dit "Adieu". Je veux dire, elle aurait pu juste couper. Elle a coupé après "Adieu".




>> [trivial] Ça change.




<< [atterrée] Ça craint.




>> Tu sais, y a des décrochés, ils ont tellement bouffé de réformes les unes sur les autres, même fous de rage ils savent plus te péter à la gueule. C'est mignon, adieu. Un jour, il y en a même une qui m'a dit "désolée".




<< J'ai totalement raté l'approche empathique, à un moment j'ai cru que je la tenais, j'ai pas vu que je lui donnais les armes pour me battre.




>> Faut pas s'attacher.




<< [remontée] Je m'attache pas ! Ils veulent pas sortir, ils veulent pas sortir !




>> [Plus doucement] Te mets pas cette pression, des fois tu peux juste rien y faire. Y en a toujours au moins un sur le listing, de ces indécollables. Tu sais, c'est comme ces soldats japonais convaincus que c'était toujours la guerre. On a du les tirer de force de leur île.




<< C'était pas non plus le bout du monde de leur prouver que tout était terminé. Envoie-moi au Japon quand tu veux. [comptant] Il m'en manque encore deux pour valider mon objectif-jour...




>> Et tu t'es pas gardée un facile sous le coude ? Moi je m'en mets toujours un en réserve pour la fin de journée.




<< C'était ma facile.




>> [distrait] Mmm.




<< [Bruits de clavier] Ah ouais, 432 freelances en 24h, quand même !




>> Pourquoi tu prends les freelances, aussi ? Laisse-les à Mehdi !




<< [soupir] Dans le cadre du programme national Air Libre, nous nous permettons de prendre contact avec vous afin de nous assurer de votre bonne réintégration à la communauté nationale. Pour votre sécurité et dans un but d'amélioration constante de nos services, nous vous informons que tout ou partie de cet échange est susceptible d'être enregistré. [fade out]









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Celle-ci avec luvan, une fois encore. Merci à elle.

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Prochain envoi le 8 novembre.